Voies Oubliées

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Le voyage · Domaine public

Passage à niveau

Franc-Nohain (1872-1934)

Domaine public. Texte de Franc-Nohain (1872-1934), publié en 1900 dans Les Chansons des trains et des gares. Transcription Wikisource.

— Un son de cloche,Le train est proche ! —

Et tandis que dans le rapideTrépideLa fièvre de nos courses folles,Cahin-caha, les carrioles,Cahin-caha,S’arrêtent à la barrière,Cabriolet, tapissière,Et l’antique VictoriaQui aL’âge de la reine d’Angleterre.C’est la voiture du médecin,Le vieux médecin à besicles,— Saignée, ipéca, sinapismes, —Qui va chez le fermier voisin,Dont la petite a dû manger trop de raisin,Qu’elle se tortille en coliques…

Et le curé avec sa nièce,Plus très jeune et jamais très belle,Un peu niaise,Mais qui excelle,Qui excelle la brave Adèle,À préparer la mayonnaise, —Gloire des repas d’Adoration perpétuelle…

Et la demoiselle du château,(Ses mitaines), blanche douairière,Avecque le fidèle Pierre,Très fierSous la toile cirée un peu rougie de son chapeau,Mais encor de belle tenue et très comme il faut,Son chapeau haut…

Ils ont de paisibles juments,Qu’ils baptisentOu bien Cocotte, ou bien La Grise,Qui vont leur chemin à leur guise,Pourvu seulement qu’on leur dise,De temps en temps amicalement,Quelques mots d’encouragement, —Car les bonnes bêtes tranquilles,Elles aussi, font un peu partie de la famille…

Et là-bas, sur la quiétudeDes arbres en bosquets touffus,Pointe un petit clocher pointuÉvocateur des Angelus, —Et de Millet, bien entendu,Pour n’en pas perdre l’habitude…

Oh ! comme tous ces gens sont calmes,Dans le désarroi de nos âmes ;Qu’ils prennent peu de peine à vivre,Et comme ça leur est égalTous nos poèmes et tous nos livres : —Ils ne s’en portent pas plus mal.

Aussi lorsque nous passerons,Au roulement de nos wagons,Ils ne comprendront guère, oh ! non,Nos courses folles,Que nous puissions avoir besoinD’aller si vite, aller si loin : —Mieux vautRester au passage à niveau, —On est très bien en carriole.

Et pourtant au même passage,Peut-être, du calme village,Un soir sans lune,Un pauvre gars, le cœur pantois,Viendra s’étendre sur la voie,Pour l’amour d’une fille brune…

Notice

Le passage à niveau comme frontière entre deux vitesses : d'un côté le rapide, de l'autre le médecin à besicles, le curé, la demoiselle du château, des juments qui « font un peu partie de la famille ». Le poème bascule au dernier vers, quand la même barrière devient l'endroit où l'on vient s'étendre sur la voie.

Les autres poèmes de l'anthologie

Sources

  • Franc-Nohain, Les Chansons des trains et des gares, La Revue blanche, 1900.
  • Texte relevé sur Wikisource le 3 septembre 2026 — version exacte citée.
  • Œuvre dans le domaine public : Franc-Nohain (1872-1934).